Danses africaines : quand le traditionnel vire au sexuel

Posté le 16 septembre 2016 par ccdc dans Afrique, Cameroun, Musique

Par Clarisse Juompan-Yakam
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Des danses traditionnelles, les artistes de variété du continent ne conservent aujourd’hui que la dimension lascive ou érotique. Une dérive orchestrée ventre et nombril à l’air pour faire monter la température du public, aux dépens d’un riche patrimoine immatériel.

Dans le Cameroun des années 1960 et 1970, à la tombée de la nuit, des chants a cappella retentissaient dans les cours des chaumières du Sud. Il s’agissait de prises de parole à la ronde, orchestrées par les femmes de l’ethnie Fang-Beti. Une chanteuse exprimait le tourment de ne pouvoir procréer, une autre la nostalgie d’un village abandonné par amour pour un mari « étranger », une troisième la détresse d’être prise pour une sorcière…

Les autres participantes tapaient des mains et frappaient frénétiquement le sol des pieds, le dos ondulant tel un énorme serpent. Chanter devenait prière, bénédiction. « C’était cela, le bikutsi, explique la chanteuse camerounaise Sally Nyolo. Une danse où l’on entre en transe, mais qui peut aussi s’exécuter en secouant juste les épaules et la tête. » Ce bikutsi classieux, tout en grâce et en suggestion, a vécu.

Une sexualisation à peine voilée

Place désormais au trémoussement des popotins, en parfaite adéquation avec des chansons sur le thème récurrent de la sexualité, abordé sans grande finesse. « Si tu vois mon mari, ne touche pas à son biberon ! » menace ainsi K-Tino, tandis que Coco Argentée rappelle que « l’homme, c’est l’homme tant que ça se lève… » Et on vous fait grâce de la gestuelle accompagnant ces paroles.

Publié au début des années 1990, l’ouvrage du philosophe Hubert Mono Ndjana Les Chansons de Sodome et Gomorrhe n’y a rien fait. Le phénomène est allé crescendo, les danses se faisant de plus en plus obscènes, lubriques, et ce sur l’ensemble du continent.

Au Sénégal, le sabar, organisé par les filles pour se retrouver entre copines et se défouler, est devenu l’occasion de s’adonner au strip-tease en pays musulman. Par le passé, chacune des danses qui s’y exécutaient obéissait à des règles héritées des ancêtres et que les filles devaient respecter. Aujourd’hui, ces dernières inventent de nouvelles danses, tel le ventilateur : magie du rythme, souplesse des corps, les épaules sont immobiles, les fesses et les hanches tournoient sans cesse, imitant le mouvement de rotation dudit ventilateur.

Jugée indécente, cette danse a été interdite pendant quelques années. Passée de la danse traditionnelle à la danse contemporaine, la Sénégalaise Atsou Mbaye, grande adepte de sabar, parle de « mœurs délurées » et voit dans ce glissement un moyen facile de se faire de l’argent.

Obscènes ?

Banni de la télévision ivoirienne pendant la période de gloire de ses grandes prêtresses, Patricia la Promise et Géraude la Reine, le mapouka sévit désormais sur les réseaux sociaux. Avant de devenir ce simulacre de danse où les femmes aux fesses parfois outrageusement siliconées simulent l’acte sexuel, c’était une belle danse du peuple des lagunes, aux environs de Dahou. La technique ? Bouger le derrière sans bouger soi-même. Auteur d’Abe kuya, l’un des premiers tubes de bikutsi dans les années 1980, Georges Seba souligne que le fait de solliciter son popotin dans une danse n’est pas condamnable en soi.

« Au Cameroun, l’assiko repose essentiellement sur un jeu du bassin. Il impose un jeu de reins. Mais c’est un exercice de séduction où finesse et suggestion subtile nous préservent de l’obscénité qui tend à se banaliser. Certes, la nouvelle génération a le droit d’innover, mais tout le pari est de parvenir à maintenir une réelle authenticité dans la façon de danser. » Lui-même chorégraphe d’artistes célèbres comme Tabu Ley, Papa Wemba ou encore Franco, Lambio Lambio ne se gêne pas pour condamner cette dérive obscène, qui, selon lui, tient d’abord à la tenue vestimentaire des danseuses.

Youri Lenquette

L’ancien danseur d’Abeti Masikini puis de Pongo Love s’insurge notamment contre les minimalistes shorts en cuir des danseuses de Koffi Olomidé, qui évoluent la plupart du temps en mode « DVD » (dos et ventre dehors), c’est-à-dire à moitié nues. Lambio Lambio ne voit aucune différence entre les prostituées qui font du racolage dans la rue et les danseuses de ndombolo et de mapouka pervertis.

La faute à l’urbanisation de la musique

Pour André Yoka Lye, directeur général de l’Institut national des arts (INA), à Kinshasa, grand pourfendeur de ces danses, le responsable est tout trouvé : ce sont les musiques urbaines. « Leur essor a en effet engendré une remise en orbite des danses traditionnelles. » Papa Wemba a influencé la rumba en y introduisant des danses comme le mukonyonyo, inspiré du folklore tetela. Chez les Bakongo, de nombreuses danses venant des groupes kintueni ont été reprises par des groupes de variété moderne.

Folklore du peuple Luba du Kasaï-Oriental, le mutuashi a été particulièrement exploité. Considérée comme la reine du mutuashi, la chanteuse Tshala Muana lui a emprunté directement toute sa musique et sa danse, contribuant ainsi à lui redonner ses lettres de noblesse.

André Yoka Lye explique : « Le mutuashi traditionnel comporte deux parties. Très codifiée (trois pas à gauche, autant à droite, on freine, on tourne sur soi, on effectue un pas en avant, un pas en arrière, et le cycle reprend), la première est désormais occultée. On privilégie la seconde, tout en coups de reins, comme si le mutuashi se résumait à cela. » Et c’est là tout le problème, selon ce spécialiste : loi du marché oblige, les musiques urbaines ont récupéré les danses traditionnelles, les ont exploitées et dénaturées avant de les figer.

Un Commentaire le “Danses africaines : quand le traditionnel vire au sexuel”

  1. Ashley

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